
Chaque vendredi soir, à 18h30 précises, la population des collines de Giheta attend. Dans les maisons, les boutiques, les lieux de culte, on allume la radio. C’est l’heure d’Iterambere rya Komine (Le Développement de la Commune), une des émissions très écoutée de la radion Ijwi ry’Umukenyezi, la « Voix de la Femme ». Puis, le dimanche matin à 7h30, c’est le journal de la semaine, rediffusé pour ceux qui l’auraient manqué. Et chaque semaine, sur 64 collines, 15 personnes se réunissent pendant une heure et demie pour écouter, critiquer, décider — et agir.
C’est ainsi que fonctionne Ijwi ry’Umukenyezi depuis 2008. Mais ce n’est qu’en 2024, avec l’arrivée du projet d’appui aux médias, mise en œuvre par le CENAP sur financement de la Direction de Développement et de la Coopération Suisse (DDC), que la radio est passée de la survie à un impact mesurable. Mais comment ?
Le projet a d’abord sécurisé l’existence même de la radio. Plus de 7 millions de BIF économisés en déplaçant une antenne relais de la parcelle louée vers la sienne : fini le loyer annuel. L’adduction d’eau raccordée à la régie communale, alors qu’il fallait avant payer cinq bidons par jour. Les salaires des 12 journalistes assurés à 100 % jusqu’à fin 2025, alors que la radio peinait à honorer ses dettes. Un appareil photo professionnel, une dotation du projet, désormais loué pour des mariages et événements communautaires — une première source de revenus autonomes.
Mais le cœur du projet, c’est le renforcement des capacités. Deux journalistes formés comme coaches ont transmis leurs compétences à toute la rédaction. Résultat : des réunions de rédaction structurées, des fiches de planification systématiques, du fact-checking méthodique. Les productions ont gagné en qualité — assez pour que des journalistes soient primés par un autre projet (projet Nyunganire de l’AFJO).
« Aujourd’hui, quand je prépare une émission, je pense à l’angle, aux sources, à la vérification. Avant, je prenais le micro sans préparation méthodique préalable. » — Tharcice Habarugira, Chef des programmes

Le club d’écoute Tugirijambo : un laboratoire de démocratie locale
Prenons l’exemple du club Tugirijambo, à la colline Ruhanza. Vingt-cinq membres, créé en novembre 2024. Chaque semaine, ils écoutent, analysent, recommandent. Prenons l’exemple de la contribution du club pour aider à combattre le concubinage, ce fléau qui menaçait les ménages de la contrée. Après un reportage de la radio, ils ont enregistré un sketch de sensibilisation diffusé sur les ondes. Résultat : un changement de comportement, des ménages plus stables, une cohésion sociale restaurée.
Mais la victoire la plus spectaculaire est politique. Aux dernières élections, la colline Ruhanza n’avait aucune femme dans son conseil collinaire de cinq membres. Grâce à la campagne de sensibilisation menée par le club — sketchs, discussions, mobilisation — deux femmes ont été élues. Même résultat à Kibogoye. Et parmi les 15 facilitatrices communautaires, on compte désormais 11 femmes. La secrétaire permanente de la commune est une femme. « C’est une prise de conscience générale », résume Alice Niyonkuru, 22 ans, membre du club.
« Sur notre colline, les femmes n’étaient pas représentées. Grâce à la sensibilisation, nous en avons deux femmes élues parmi les 5 élus collinaires.»— Gloriose Ndikumana, 56 ans, membre du club Tugirijambo
Des clubs qui produisent, pas seulement qui écoutent
Le projet a aussi transformé les clubs d’écoute en partenaires de production. Ils ne se contentent plus de feedbacks : ils créent des microprogrammes, enregistrent des jeux éducatifs, proposent des sujets. Leur association, Tugirijambo, est désormais reconnue officiellement. Ils ont reçu un capital de départ pour l’élevage de lapins, à distribuer en cascade — une chaîne de solidarité qui pérennise leur engagement.
Chaque mercredi, ils viennent à la radio remettre leurs fiches d’évaluation. Entre autres préoccupations, ils analysent la représentation des femmes, des jeunes, des partis politiques, vérifient la pertinence des sujets pour la communauté. Ils signalent les faits divers, les problèmes locaux, les initiatives à célébrer. « Ils sont notre oreille », dit Tharcice Habarugira. « avant eux, nous produisions à l’aveuglette. »
Malgré des défis qui restent, la radio Ijwi ry’Umukenyezi prouve une chose : quand une radio communautaire investit dans la qualité de ses productions et dans l’engagement de son public, elle devient un levier d’autonomisation réel. Les femmes élues dans les conseils collinaires ne le doivent pas au hasard. C’est grâce à des sketchs soigneusement préparés, à des émissions méthodiquement planifiées, à des clubs d’écoute rigoureusement organisés — et à un projet qui a cru qu’une radio locale pouvait changer la donne.
« Nous sommes passées d’une radio qui survivait à une radio qui transforme. Le défi maintenant, c’est de durer — pour que celles qui n’ont pas encore eu le micro puissent enfin le prendre. » — Le Directeur de la radio Ijwi ry’umukenyezi