
Dans le cadre de son programme de consolidation de la paix et du projet Dialogue Transfrontalier dans la Région des Grands Lacs exécuté en partenariat avec Interpeace Grands Lacs, Pole Institute et Action pour la Paix et la Concorde de la RDC, Vision Jeunesse Nouvelle du Rwanda et Refugee Law Project de l’Ouganda, le CENAP a organisé le 23 octobre 2025 un dialogue intergénérationnel regroupant plus de 80 participants comprenant les jeunes (notamment les peace fellows[1], jeunes innovateurs et leaders des associations des jeunes et du Conseil National de la Jeunesse) et les aînés (décideurs institutionnels, administratifs et communautaires ; représentants gouvernementaux et experts chercheurs, acteurs organisationnels et associatifs, acteurs socio-politiques, écrivains, artistes et influenceurs, survivants de crises successives et partenaires techniques) avec l’objectif de rompre le silence, briser le cycle de transmission des traumatismes.
« L’écoute et l’entraide mutuel sont (ou constituent) une des clés, surtout que c’est un contexte partagé avec les autres pays de la sous-région qui vivent les mêmes défis. », a souligné Madame Libérate Nakimana, Directrice du CENAP, dans son mot de circonstance. « Il est important de mener des échanges profonds pour trouver des solutions durables – c’est pourquoi une invitation est adressée à tous les participants, experts et les gens qui vont témoigner, de contribuer aux échanges de manière active. », a exhorté le Directeur Général des ONGs, Représentant du Ministère de l’intérieur, de la Sécurité et du Développement communautaire dans son discours d’ouverture du dialogue.
Pourquoi parler de « blessures intergénérationnelles » ?
« Sans santé mentale, pas de santé », déclare l’expert David NIYONZIMA, Fondateur de l’organisation Trauma Healing and Reconciliation Services (THARS). Il est revenu sur les années de crises qu’a traversé le Burundi depuis 1965, 1972, 1988, 1993 et 2015 en révélant un état des lieux inquiétant des blessures intergénérationnelles. En effet, THARS a essayé de documenter en 2012 dans une étude menée dans 4 provinces du Burundi et qui montre que 25% de la population souffre des traumatismes du passé.
Selon David NIYONZIMA, les séquelles des blessures intergénérationnelles s’expriment aujourd’hui principalement par (1) la peur et suspicion entre communautés (hutus, tutsis et twa), (2) l’autoritarisme parental, (3) la fuite des cerveaux et désespoir des jeunes ainsi que (4) la polarisation des récits historiques. L’impact de ces séquelles se manifeste à travers la persistance de la honte et de la culpabilité ; les frustrations et la méfiance entre ainés et jeunes (ou entre parents et enfants, abus de l’autorité parentale). En outre, l’expert a évoqué un nombre de défis liés à la gestion des traumatismes, notamment les parents qui font une transmission conscience ou inconsciente de leurs récits, comportements et états émotionnels et les enfants qui deviennent des réservoirs, contraints de porter la honte, la rage et l’impuissance non-traitées
L’expert également psychothérapeute, a essayé d’éclairer sur les symptômes les plus couramment observés qui sont une mauvaise prise de décision, une Instabilité émotionnelle, de la suspicion, la culpabilité, le manque de vision, la prise de décision à la hâte, le mensonge.
Raconter les faits, oser affronter la vérité – c’est le début du processus de guérison
Les participants ont pu écouter divers témoignages des jeunes et des adultes qui ont connu des traumatismes et vécu leurs conséquences, mais avec une force de volonté, un accompagnement et une acceptation indéniable, les blessures guérissent. « La richesse, c’est le cœur », pour le Dr. Jean-Bosco Ndihokubwayo, ancien représentant de l’OMS, auteur du Livre………, il a perdu son père et ses oncles en 1972. Sa mère lui a enseigné le pardon: « Elle pleurait son mari tutsi, mais aussi les milliers de hutus massacrés à Vyanda. ». Pour Pascasie de Gihanga, son mari a été exécuté en 1972, sa maison incendiée, son fils ainé tué en 1993. « J’élève seule mes enfants sans fonds de sécurité sociale, mais je pardonne à ceux qui m’ont fait ça. ». Amani Espérance (Jeune Innovatrice), elle, née au Rwanda de parents exilés, elle a grandi dans les camps pour réfugiés au Rwanda, en RDC et en Tanzanie. Moquée à l’école au Burundi parce que ne parlant pas Kirundi, elle a détesté son pays jusqu’à un stage aux USA pensant qu’elle n’allait plus rentrer au Burundi mais elle a décidé de revenir : « J’ai compris que ma mission était de guérir ici, pas de fuir. » et, en fin, Armel Hakizimana du groupe Thé d’Espoir de Bugendana, accompagné par le CENAP, a été blessé dans le ventre de sa mère assassinée. Il a survécu grâce aux Pères Blancs. Rejeté par sa famille, il a tenté de se suicider mais l’accompagnement du CENAP lui a permis d’entamer un processus de guérison dont il se réjouit : « J’ai décidé de regarder les solutions, plus les problèmes. »
Ces quelques histoires partagées, révèlent l’importance de l’écoute et du dialogue dans le processus de guérison des blessures. Se réconcilier avec la mémoire, la reconnaissance des faits, le rétablissement de la vérité, la responsabilité et le pardon font partie des éléments essentiels qui peuvent contribuer à la guérison véritable et rompre des cycles de transmission des blessures de génération en génération. La Directrice du CENAP a rappelé que le CENAP a mis en avant la guérison des blessures héritées des conflits, après avoir effectué une recherche sur les défis à la paix au Burundi. Lors des consultations, les jeunes revenaient sur le chômage et d’autres défis dont le fait qu’ils restent toujours l’objet de manipulations par les ainés et qu’ils connaissaient peu l’histoire, mal racontée par les adultes. Aussi, les sessions de dialogue politique organisées par le CENAP ont vu tout le monde parler du traumatisme. Et c’est de là l’urgence et la pertinence d’intégrer la guérison des traumatismes dans toute démarche visant la paix, la cohésion sociale et le développement. En effet, « Il n’y a pas de développement sans santé mentale. », selon le délégué du Ministère de l’intérieur lors de ce dialogue.
Quelques bonnes pratiques en matière de guérison des traumatismes
Les différentes interventions et échanges entre participant re rejoignent sur quelques considérations pour la guérison des traumatismes au Burundi :
- Le dialogue intergénérationnel est indispensable pour promouvoir un engagement constructif et positif ;
- Le silence et l’indifférence constituent une atteinte active et non une neutralité car ils peuvent être interprétés comme une approbation ;
- Les interventions de consolidation de la paix doivent inclure la guérison des traumatismes – car sans guérison des traumatismes la paix est impossible;
- Les personnes devraient pouvoir partager leurs expériences en toute sécurité
- Des séances telles que la guérison des mémoires sont nécessaires, car elles aident à reconnaitre ce qui s’est passé ;
- Il est impératif, pour consolider la paix, que les personnes se rapprochent, se reconnectent, c’est-à-dire qu’elles créent une cohésion sociale.
Les perspectives et engagements pris par les parties prenantes
A tout le monde et chaque participant, il a été rappelé que la guérison demande de la volonté et la responsabilité individuelle avant d’être collective ; car les blessures héritées du passé affectent et détruisent l’humanité et la dignité de la personne en affectant les valeurs, les humeurs, le comportement, les relations …avant d’être transmis aux jeunes et faire plus de ravages intergénérationnels provoquant des divisions, des conflits, de guerres, détruisant la cohésion sociale et la paix des communautés, de la nation, la région et le monde.
Aux institutions du pays, il a été suggéré d’organiser (1) des sessions de renforcement et une sensibilisation des plus hautes autorités du pays à la gestion des traumatismes hérités du passé afin que cela soit systématiquement intégré dans les priorités nationales car sans guérison de traumatisme, le développement est impossible. Aussi, il a été recommandé aux institutions de mener (2) des efforts renforcés de mobilisation de ressources et d’appui aux organisations et les initiatives privées qui sont engagés dans le traitement des blessures hérités du passé.
Les organisations œuvrant dans le secteur de la santé mentale et la cohésion sociale elles se sont engagées à dynamiser (1) une collaboration inter-organisationnelle pour mener un plaidoyer fort en faveur d’une politique nationale de guérison des traumatismes depuis la colline, la zone, la commune, la province jusqu’au niveau central/national et (2) privilégier un ciblage des acteurs, ainés et autres, qui sont actifs dans la transmission des blessures du passé afin de les accompagner pour la guérison.
Les ainésse sont engagés (1) d’une part, de faire preuve de conscience et de responsabilité en tant que parents, d’avoir le courage de dire la vérité aux jeunes sans pencher (kwiga kuvuga ukuri), et éviter ainsi le cycle de transmission des blessures héritées du passé. (2) D’autre part, les ainés se sont encouragés à prendre des initiatives de dialogue avec leurs enfants ou les jeunes, afin d’assurer un héritage exempt de transmission systématique de blessures ou haines du passé. (3) En fin, ils se sont engagés à multiplier les plateformes de dialogue avec les jeunes pour la guérison : en plus du dialogue familial, savoir que beaucoup d’autres plateformes (digitales/réseaux sociaux et autres) ainsi que divers foyers de socialisation des jeunes, peuvent aider à encadrer des dialogues constructifs par le biais de la communication et information sur la vérité des faits.
Les jeunes se sont engagés a (1) ne pas se laisser gagner par la paresse, la facilité ou la manipulation, mais aimer la lecture pour s’informer et avoir de l’esprit critique pour connaitre, comprendre et interpréter l’histoire ; (2) de lire, écrire, voyager et s’ouvrir au monde dans la mesure où ils apprennent à dépasser la compréhension et l’interprétation des faits limitées par des échanges d’expériences avec d’autres jeunes d’ailleurs sur des réalités similaires d’autres communautés, et ainsi se construire de la résilience ; (3) de ne pas essayer d’ignorer l’histoire, éviter le dialogue avec les ainés et fuir : les jeunes ne devraient pas avoir peur de parler des blessures pour guérir car « Utara mu nda, ugatarura ibiboze » et (4) de faire attention avec les réseaux sociaux (surtout à l’ère de l’IA), et en faire une exploitation positive.
Au CENAP, il a été recommandé (1) d’organiser le même dialogue dans toutes les autres provinces parce que les blessures héritées du passé sont partout au Burundi ; (2) d’appuyer à l’écriture de l’histoire du Burundi ; (3) de continuer des initiatives d’accompagnement des jeunes et d’encadrement des sessions de dialogue intergénérationnel dans toutes les provinces et (4) de travailler avec les ministères leads du secteur et les autres organisations pour donner son appui technique lors de l’intégration de la guérison des traumatismes dans les curricula par le Ministère de l’Education et accompagner le processus de guérison de nos leaders et fonctionnaires en premier lieu et en fournissant des psychologues pour assister lors de sessions de guérison dans tout le pays.
[1] Les Peace Fellows sont des jeunes hommes et femmes âgés de 18 à 30 ans, issus de différents domaines et horizons, qui sont affiliés à diverses plateformes existantes impliquées dans la construction de la paix dans la région des Grands Lacs. Peace Fellow est un programme régional mis en œuvre par l’organisation Interpeace et ses partenaires dans différents pays de la région des Grands Lacs.